Le Soldat Oublié

imagesJe viens de finir « Le Soldat Oublié », livre qui raconte à la première personne la guerre sur le front de l’Est vécue par Guy Sajer, un jeune franco-allemand qui n’a que 16 ans quand il revêt l’uniforme de la Wehrmacht, en 1942, dans un régiment de transport chargé de ravitailler Stalingrad… Puis qui choisit d’être dans un « vrai » régiment de combat et qui ira du coup de retraite en retraite jusqu’au moment où il se rend aux Anglais en avril 1945.

Ce bouquin n’est plus réédité en français. Cela me vaut maintenant de figurer avec un profil de néo-nazi sur tous les sites de vente de livre d’occasion. Apparemment, ça doit être un livre culte chez les fans de l’armée allemande à croix gammée : les pubs contextuelles ne me proposent plus que l’intégrale de Jean Mabire ou de fantastiques encyclopédies sur les uniformes des régiments SS.

Une petite remarque avant d’entrer dans le vif du sujet : ce livre a reçu le prix des Deux Magots en 1968. Je ne sais pas si c’est mérité car, du strict point de vue du style, ce n’est pas ce que j’ai lu de meilleur, mais ce qui est sûr c’est qu’aujourd’hui ce livre ne recevrait plus de prix et qu’il ne serait d’ailleurs même plus édité en France. En effet, Guy Sajer non seulement ne se repent pas de son passage sur le front mais il oublie de parler de la Shoah (certes,  il n’a croisé aucun massacre de Juifs au cours de son odyssée mais est-ce une raison pour ne pas se repentir ?). Il aime le bruit des bottes allemandes qui défilent, dit que seuls les vainqueurs ont une histoire, écrit « qu’Adolf Hitler repose en paix, je ne lui en veux pas plus à lui qu’à tous les autres grands dirigeants de ce monde. Lui, au moins, bénéficie du doute puisqu’il n’a pas eu l’occasion d’établir ces lendemains de victoire », « Les Allemands ont fait une grande erreur pendant toute cette guerre. C’est de faire mener à leurs soldats une vie pire que celle des prisonniers au lieu de nous laisser le droit de viol et de pillages pour lesquels nous avons été jugés en fin de compte. » Il n’y a que 4 ou 5 remarques de ce type sur 700 pages mais une seule est déjà de trop pour l’époque de Twitter et de la LICRA.

Ce n’est pas cet aspect qui m’a touché mais tout le reste, tout le récit de la vie et des combats en « Russie » (en fait, l’Ukraine) ainsi que son parcours qui aurait pu être le mien si j’étais né quelques décennies plus tôt. Alsacien annexé, il doit aller servir au sein d’un camp de jeunesse où il se retrouve dans une communauté chaleureuse et enivrée de ses succès à laquelle on lui propose d’appartenir. J’ai de la famille en Alsace. Plus anti-allemande et anti-nazie ce n’est pas possible…. mais malgré cela ceux qui sont passés dans les Hitlerjugend en conservent un très bon souvenir. Comme tous les gens du bloc de l’Est de leur passage dans les Jeunesses communistes. Bref, Sajer n’a pas décidé à 16 ans d’aller buter du coco par moins 40° mais de mener une vie héroïque au sein d’une nouvelle famille. Je suis sûr que je me serais fait avoir comme lui. Sajer ne considère toutefois pas s’être fait avoir, il est vrai qu’il est revenu vivant et entier.

Quand j’avais l’âge de Sajer, j’ai lu « A l’Ouest rien de nouveau ». Je ne pensais pas qu’on pouvait vivre de pires expériences de guerre. Et bien si. Rien ne peut dépasser ce que les soldats allemands et russes ont vécu au cours de ces quatre années. Outre tout ce qui faisait le charme de la première guerre mondiale (poux, boue, bombardements intensifs interminables, cadavres déchiquetés dans tous les sens, amputations en live, gendarmes sadiques), ils ont eu droit aux joies de la guerre des partisans (prisonniers torturés, parties génitales arrachées, etc) mais également à quelques friandises inédites comme le combat en-dessous de -30° en n’ayant rien à manger ou le combat environné de femmes et d’enfants affamés dans des villes détruites, toujours en hiver sinon c’est pas du jeu. La seule permission qu’obtient Sajer en trois ans se déroule principalement à courir s’abriter dans les caves de Berlin puis à déblayer les cadavres des bombardements. Ce n’est pas décrit par Sajer qui n’était pas concerné, mais pour la première fois les soldats vivaient en plus avec la crainte de la mort de leurs femmes et enfants restés dans les grandes villes.

Les fiers guerriers de la Wehrmacht finissent dans un état de sauvagerie inimaginable. Au moment de la rencontre avec les soldats anglais, des soldats allemands lèvent les mains pour se rendre et Sajer est tout étonné de voir que non seulement les Anglais ne leur tirent pas dessus, mais qu’aucun Allemand non plus n’abat ces « déserteurs ». Puis c’est le camp de prisonniers, à manger des conserves sous la pluie, le luxe !

Bref, une grosse claque dans la gueule, le genre de bouquin qui aide à relativiser les petits problèmes contemporains, notamment les « syndromes post-traumatiques » des pauvres soldats occidentaux contemporains qui ont croisé trois cadavres ou une embuscade au cours de leur mission.

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6 réflexions au sujet de « Le Soldat Oublié »

  1. J’ai lu ce livre depuis fort longtemps; l’entraînement reçu par le jeune Sajer m’avait beaucoup fait réfléchir.
    « …Cela me vaut maintenant de figurer avec un profil de néo-nazi sur tous les sites de vente de livre d’occasion… » affirmez-vous. Bah, quand je dis à certains que je suis un ancien béret rouge et légionnaire, on me regarde d’un drôle d’air. Et quand je fus prof, c’était la croix sur le front en permanence. Curieusement, les petits arabes m’avaient à la bonne, jamais eu de problèmes avec eux, même en sachant que j’avais une petite sympathie – à l’époque- pour Jean Marie.
    La plupart ne connaissent pas Jean Mabire, ni Erwan Bergot, ni même Pierre Sergent ou Jean Hougron;;; Beaucoup de durs chez les jeunes…à réveiller le matin.

  2. Vous avez oublié Jean Lartéguy 😉 Je dois avouer que je ne connais pas Pierre Sergent, par contre cela fait des années que je me dis qu’il faudrait que je relise les Jean Hougron que j’avais dévorés à l’époque.
    Sajer décrit deux périodes d’entraînement dans le livre, la première pour son régiment du Train (enfin, l’équivalent) et la seconde pour son régiment d’élite. Dans la deuxième il décrit un entraînement très dur (logique) mais si dur (notamment tir à balles réelles) qu’en trois semaines il y a 4 morts et 20 blessés. M’étant ouvert de cette aberration à un copain militaire, il m’a répondu que la qualité de cet entraînement avait peut-être permis de sauver/prolonger la vie de tous les autres. Je ne suis qu’à moitié convaincu.

    • Lartéguy…Mille pardons pour l’oubli, d’autant plus que je viens de terminer Ses deux romans : les Centurions et les Mercenaires.
      Si un brin de « folie » atteint quelques fois nos soldats d’élites – je dis soldat, et non militaire – l’entraînement très souvent difficile de ces troupes particulières est l’autre solution pour rester en vie soi-même mais aussi sauver ses camarades.Qui peut se vanter d’avoir combattu à 1 contre 100 ? Les Paras et la Légion, en Indo, par exemple.

  3. Guy Mouminoux alias Sajer ( nom de sa mère) auteur de bande dessinées, fut virè du journal Pilote lorsque les commissaires politiques découvrirent qu’il était l’auteur du Soldat Oublié, par la suite il publia sous le pseudonyme de Dimitri la série Le Goulag.

  4. J’ai lu ce livre dans le prolongement de très nombreuses lectures sur la seconde guerre mondiale. Celui-ci est original à mes yeux : Il traite de la vie du soldat « de base » au combat avec une vision « côté Allemand ».
    La description des combats et des souffrances subies est incroyable. A ce titre, j’ai trouvé que l’ouvrage était particulièrement bien écrit (et oui !), et je m’oppose ainsi à de très nombreuses observations critiques négatives sur le style de l’auteur. Je ne les comprend vraiment pas, car ce n’est pas le sujet de s’attacher à la forme ici plutôt qu’au fond de l’histoire! (désolé de braquer les puristes de la littérature). Certes il y a des imperfections (erreur de traduction ?!) …. Mais au moins on ressent l’authenticité de l’histoire au travers les mots de l’auteur. A lire absolument.

  5. Effectivement, ce livre ne parle pas de la Shoa. Mais la 2GM ne se résume pas à cela, même si on a pas le droit de l’occulter.
    Guy Sajer nous raconte la vie de ces soldats qui ont passé plusieurs années en premières lignes sous le feu d’un ennemi féroce, courageux et chaque jour plus fort. Ce livre nous invite à nous souvenir que ces hommes étaient des gens lambda qui ont été dans un camp ou dans l’autre selon les influences subies.
    Guy Sajer ne renie pas ses choix et nous raconte sans tabou les horreurs qu’il a vues sur les champs de batailles. Cela nous rappelle que pendant que les dirigeants criminels de l’Allemagne nazie pillaient et massacraient dans les pays occupés, les hommes en premières lignes payaient au prix du sang et des larmes le droit d’espérer vivre un jour de plus.
    Ce livre redonne un visage et une dimension humaine à cette armée allemande au sein de laquelle la plupart des hommes se battaient avec courage et honneur pour leur patrie.
    Il n’oublie pas non plus de souligner le courage, l’abnégation et la combativité des soldats de l’Armée Rouge…
    On pourrait faire un film extraordinaire sur la base de ce livre, mais rendre les soldats allemands humains et sympathiques n’est pas encore possible sans créer une polémique. Le metteur en scène Paul Verhoeven a voulu se lancer dans l’entreprise, mais il a du renoncer.
    A lire absolument.

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